SHIRO SAKAI – L’homme qui murmurait à l’oreille des tissus

Rencontrer Shiro Sakai est un rare privilège. D’un naturel réservé, le créateur japonais est souvent peu enclin à parler de son travail qui, il faut bien l’avouer, parle déjà de lui-même. Il nous a pourtant fait l’immense honneur de nous offrir, avec cet entretien exclusif, un moment de pure joie. Car Shiro Sakai connait les matières mieux que quiconque. Chacune des créations auxquelles il donne vie laisse à voir un esprit riche, embrassant plusieurs dimensions. Le créateur japonais, discret et lumineux, semble parler un langage mystérieux connu de lui seul, auquel on ne résiste pas.leclaireur-25102017-content-herold-sylvainlewis_0525 copie

 

Leclaireur : Vous avez une très longue expérience.

Shiro Sakai : J’ai travaillé pour une autre marque pendant 19 ans. C’était une période très importante pour moi, une époque charnière. Nous avions exactement la même approche dans notre travail, que ce soit pour des vêtements pour hommes ou des vêtements pour femme. J’ai aussi passé beaucoup de temps à étudier des vêtements d’époque. Lorsque je travaillais là-bas, nous étions tous très excités à l’idée de créer de nouvelles pièces pour une nouvelle collection, un nouveau défilé, pour le challenge que cela représentait. Pendant ces 19 ans, j’ai également exploré la technique, et en particulier la relation entre le corps et le vêtement. Ce sont des questions auxquelles j’ai essayé de prêter beaucoup attention. J’ai choisi ma voie, en faisant de mon mieux pour toujours créer quelque chose de nouveau. D’année en année, jour après jour, mon désir de créer de façon plus complexe n’a fait qu’augmenter lui aussi.
Et quand l’heure est enfin venue, j’ai décidé de lancer ma propre entreprise. Ce qui m’intéressait, c’était de déconstruire quelque chose pour le reconstruire ensuite. Et c’est ce que j’ai fait, créé à partir de vêtements déconstruits-reconstruits. J’achetais ou je trouvais, aux quatre coins du monde, plus particulièrement en France, de belles pièces cousues main. Je plongeais dans la matière, pour ainsi dire, pour découvrir et étudier la façon dont elles étaient construites. Je pouvais reconstruire des approches similaires, faire en sorte que les vêtements puissent être portés aujourd’hui. Certaines personnes aiment tellement les pièces vintage, leurs coupes, qu’ils ne vont même pas voir au-delà, leur passé, leur histoire. Mon travail c’est de recréer, à la main, des pièces très sophistiquées.

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Vous créez des vêtements qui ont un aspect à la fois incroyablement moderne et tout à fait vintage, avec des matières qui portent votre travail à d’autres niveaux.

Quand je commence un prototype, je commence toujours en utilisant la toile. Les matières, les tissus, tout ça vient dans un second temps. Si votre prototype est parfait, alors vous pouvez tout faire, vous pouvez utiliser n’importe quelle matière. Ce choix-là des matières crée différents effets, qu’il soit pour l’extérieur d’une pièce ou pour sa doublure.leclaireur-shiro-sakai-05 copie

À présent que vous avez votre propre marque, abordez-vous les vêtements pour femmes différemment de ceux que vous faites pour les hommes ? C’est votre première collection pour femme…

Les vêtements pour homme ont beaucoup évolué tout au long de l’histoire. Avant la Première Guerre Mondiale, il y a plus ou moins 120 ans, les vêtements pour homme étaient construits comme je les construis moi aujourd’hui, c’est-à-dire façon Belle Epoque. Après la Grande Guerre, le style a évolué mais ces techniques ont perduré, principalement grâce aux vêtements des officiers militaires.
Ce n’est pas la construction qui diffère entre les silhouettes. Cela étant, les hommes n’aiment pas le changement la plupart du temps, ils préfèrent des silhouettes plus traditionnelles, plus sobres. C’est l’intérieur des vêtements pour homme qui nécessitent un type de construction très particulier. Vous verrez souvent des clients masculins palper les tissus, les frotter entre leurs doigts puis dire « ok, j’aime beaucoup ». Ils établissent un lien entre la doublure et la ou les matières utilisées pour l’extérieur de la pièce. Si la triplure est bonne, vous pouvez sentir toute la structure. Les femmes prêtent rarement attention au « son » que peut faire un vêtement. Elles se concentrent sur les lignes. C’est très intéressant à observer. Créer de belles lignes pour les femmes est toujours quelque chose d’excitant, tout comme trouver une façon d’enlever les marques de stress sur le corps, d’apporter de la fluidité à la silhouette. C’est une conversation, en quelque sorte, entre la structure osseuse, les muscles et moi-même, plutôt qu’avec le corps seulement.

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Comme un sculpteur !

Là où je travaillais avant, les gens me disaient toujours « ne pense pas avec ta tête, mais avec tes mains ». Il s’agit de découper une silhouette, pas de la casser. Mais cette règle ne s’applique qu’aux vêtements pour femme. Couper ici, couper là… Et en même temps ce n’est pas de l’art, il ne s’agit que de vêtements. Le corps humain, la construction d’une veste de costume repose essentiellement sur les épaules et sur le cou. Ça ressemble beaucoup plus au travail d’un architecte. Créer une parfaite oeuvre d’art signifie que vous pouvez tout faire, tout vous permettre. Comme Gaudi par exemple. Mais les vêtements parfaitement réalisés ont plus à voir avec la construction, qui est l’essence-même du design d’après moi. Et c’est ce qui m’intéresse plus particulièrement. Les grandes lignes d’une construction, sa base, c’est toujours ce que je regarde. Dessiner sur du tissu est très facile, c’est de la décoration, comme le choix des couleurs. Et c’est la dernière chose que je fais. Une fois que j’ai trouvé la forme.

 

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Comment votre collaboration avec Leclaireur a-t-elle commencée ?

Nous nous étions rencontrés et avions un peu discuté lorsque je travaillais pour l’autre marque. L’équipe de Leclaireur est toujours revenue vers moi, pour voir mon travail lors de showrooms. Pendant l’une de leurs visites, Leclaireur m’a proposé de réaliser une création spéciale pour le projet Shigoto. Armand m’a dit que je pouvais faire tout ce que je voulais, sans aucune restriction. Tout ce qu’il voulait c’était une très belle veste, bien faite, bien construite. C’est la raison pour laquelle j’ai accepté de participer à ce projet. Et je peux dire que la veste Shigoto, réalisée pour lui, est une de celles pour lesquelles j’ai autant utilisé des techniques que je connaissais déjà que des techniques que j’étais en train d’apprendre. Ce qui m’intéresse, c’est ça : apprendre, progresser, année après année.

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