RICK OWENS – L’Art de l’exécution

Sa vision de la création, éclectique et pluridimensionnelle, l’impose comme l’une des imaginations les plus fertiles de son temps. Ses silhouettes géométriques et puissantes influent sur les contours de la création contemporaine, toujours en avance sur son temps. Owens a inscrit sa démarche dans une réalité immédiate et anticonformiste dès son lancement, en fusionnant l’instinct, l’intime et la réflexion. De passage à Paris, Armand Hadida, fondateur de LECLAIREUR – présent aux côtés du créateur depuis la première heure – est venu rendre visite à Rick Owens le temps d’un entretien tourné vers l’Art, tous les arts…

rickowens-leclaireur-01

Armand Hadida: Paris vous aime infiniment. Nous avons la chance de voyager tout autour du monde et nous avons eu le privilège de voir à quel point votre présence s’est développée dans les plus grandes capitales du monde. Nous sommes particulièrement fiers d’avoir été à vos côtés dès le début de votre histoire…

Rick Owens: Vous avez même beaucoup contribué à développer cette histoire!

J’aime la manière avec laquelle vous l’avez présentée, cette histoire, au monde de la mode et la manière dont vous avez été capable de mélanger la mode, le design et l’Art. J’utilise à dessein le mot Art, car pour moi, la mode et le design sont aussi de l’Art.

Votre regard sur cette question m’intéresse. Quand nous avons commencé, je n’avais aucune idée de ce que les autres faisaient, du coup je n’avais aucune conscience de notre différence. Je n’avais pas d’éléments de comparaison parce que je ne venais pas de ce milieu. Nous avons toujours suivi notre intuition, travaillé à notre manière, comme Michèle, Elsa, Luca et moi le voulions. Leur créativité faisait écho à la mienne dans cette aventure, et faire ce qu’ils font demande beaucoup de talent. Nous sommes ensemble depuis 14 ans, c’est rare dans le milieu de la Mode, une telle longévité, non ? Elle est essentielle, pour nous.

rickowens-leclaireur-02a

rickowens-leclaireur-02b

La façon dont vous exprimez votre créativité est unique, et se joue des conventions. On pense notamment à vos défilés.

Nous avons l’opportunité de nous exprimer pleinement. Je ne sais pas si j’aurais pu m’exprimer tout autant dans le monde de l’Art, même si j’ai commencé par des études artistiques. A l’époque, je pensais avoir trop peu à offrir à l’Art. J’étais plutôt intimidé, impressionné par les règles que je croyais intrinsèques à l’Art, toute la théorie, les analyses…. c’était trop pour moi. Je n’avais pas réalisé qu’il y avait d’autres façons de créer de l’Art, au-delà de cette approche formelle. Avec le recul, je me rends compte que je manquais de discernement, mais c’est pour cette raison que je me suis tourné vers la Mode. C’était une autre forme de créativité, plus simple pour moi.

C’est difficile de parler d’Art sans avoir l’air d’être critique ou supérieur et je ne veux surtout pas être l’un ou l’autre. Je pense que le monde de la Mode est devenu plus sophistiqué parce qu’il est devenu plus compétitif. Les vêtements en tant que tels ne suffisent plus. Il faut avoir quelque chose de plus, de plus personnel, de plus intense que juste de belles pièces car il y a beaucoup de très beaux vêtements, tout autour de nous. Quand je vais dans un grand magasin, je suis tétanisé ! Il y a tellement à acheter ! Pourquoi les gens achèteraient-ils nos créations plutôt que celles des autres ? Ça reste un mystère à mes yeux.

Je pense que ce qui permet à quelqu’un de sortir du lot en matière de création, c’est justement ce qu’on y met de plus. Ce qui est drôle, quand je m’exprime sur le sujet, c’est que je donne souvent l’impression d’avoir toutes les réponses. Ce qui n’est pas le cas ! Et je ne souhaite non plus pas donner cette impression. Je pense simplement qu’on a une capacité d’expression qui va très au-delà des vêtements, au-delà du « lifestyle ». Ce que j’ai fait, c’est que j’ai mis un point d’honneur à mettre beaucoup de ma vie dans mes créations. Parfois, je questionne la vanité qui réside peut-être dans mon approche, et ça peut me déranger… mais pas très longtemps. Je m’absous rapidement : nous faisons tous preuve de vanité. J’ai créé un monde très particulier, précis et qui demande beaucoup d’énergie. Alors, certes, il est possible qu’il y ait beaucoup d’égo dans tout cela, mais ça me convient.

rickowens-leclaireur-03a

rickowens-leclaireur-03b

Vous êtes venu à la Mode après en avoir appris les aspects techniques, en tant que modéliste, pour ensuite les combiner avec vos connaissances artistiques universitaires. La maîtrise des outils n’est-elle pas essentielle à toute forme d’expression ? C’est un apprentissage en soi. Regardez les jeunes designers, plus on leur donne d’outils, plus ils ont de chance de réussir et de s’exprimer, au-delà de leur travail de créateur.

Tout individu intelligent et talentueux est forcément mû par une soif d’information, une capacité à aller chercher l’information dont il a besoin. Ce dont j’ai bénéficié, en plus, ce qui a fait la différence, c’est un certain nombre de qualités techniques. C’est pour ça que je dis aux jeunes créateurs qui arrivent sur le marché de bien maîtriser leurs connaissances techniques. Je pars du principe qu’ils sont créatifs et qu’ils savent ce qu’ils veulent exprimer. N’importe qui peut être créatif, avoir du goût. L’inspiration? Tout le monde a de l’inspiration. Ce qui compte, c’est l’exécution.

Vous anticipez vos prochains défilés ?

Je pense à développer quelque chose de différent. C’est pour cela que j’ai accordé une grande importance à la gestuelle pendant mes défilés. Au final, il s’agit de tellement plus que des vêtements. Je n’aime pas employer le terme « performances » pour les défilés, mais ce sont certainement des « cérémonies ». Je pense qu’un défilé est une cérémonie du beau. Les gens se rassemblent pour partager une expérience, une vision du beau, qui m’est personnelle. Et quand ils vont ensuite acheter ces vêtements, ils sont imprégnés de cette cérémonie à laquelle ils ont participé. Dans un défilé, les vêtements ne sont qu’un élément parmi d’autres.

Nous nous sommes beaucoup développés, bien plus que ce que j’aurais pu imaginer. S’il fallait envisager de réduire un peu la voilure, ce ne serait pas grave. Tous les éléments de la réussite sont réunis : la famille, la créativité, la santé… Nous avons créé tout cela d’une manière qui me satisfait, me rend heureux. Si je regarde derrière nous, je suis fier de ce que nous avons accompli.

rickowens-leclaireur-04a

rickowens-leclaireur-04b

Avez-vous des coins préférés à Paris, propices à l’inspiration, justement ? Des galeries ou des musées préférés ?

J’aime beaucoup Pantin, mais je ne suis pas très doué pour découvrir de nouveaux talents. Michèle adore ça ! Je préfère l’Art plus ancien. Je fais les Salons et les foires, parfois, parce que ce sont des fêtes. Il arrive que je voie des pièces que j’aime bien mais je n’arrive jamais à complètement m’intéresser à un jeune artiste. J’ai besoin de voir toute l’histoire. J’ai besoin d’un début et d’une fin, de comprendre le cycle de sa création, et ce qu’il en reste. J’ai besoin de tout ça. Il y a de la mélancolie là-dedans, certainement. J’aime que tout soit terminé, et qu’il soit impossible de récréer quoi que ce soit, parce que l’expérience est arrivée à sa fin. Mais je m’intéresse tout de même à l’Art très contemporain, parce que j’adore observer les prémices d’une nouvelle communauté créative ou culturelle en pleine éclosion. C’est énergisant !

Les créations spectaculaires pour Hommes et pour Femmes de Rick Owens sont disponibles chez LECLAIREUR Sévigné, Boissy d’Anglas et Champs-Elysées.

Images et vidéos par Owenscorp