PHILIPPE DI MEO – Un Parfum de liberté

Depuis trois ans, les Liquides Imaginaires ont su faire chavirer le cœur des nombreux amateurs à la recherche de créations olfactives exigeantes et audacieuses. Le designer et concepteur Philippe Di Méo revient pour LECLAIREUR sur sa rencontre avec le parfum, sa passion pour la symbolique des liquides et sa soif de liberté.

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© Roberto Greco

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© Roberto Greco

La genèse de votre marque, Liquides Imaginaires, est surprenante.

Philippe Di Méo : À l’origine, les « Liquides Imaginaires » était le nom d’une exposition qui s’est déroulée en 2011 à l’occasion de la semaine du design à Paris. J’avais depuis longtemps l’idée de créer un parfum inspiré par l’eau bénite. J’aimais l’idée d’un parfum dont la vertu serait purificatrice. C’est ainsi qu’est né Sancti, un encens hespéridé et minéral.

C’est donc avant tout un travail sur la symbolique du parfum qui vous a guidé ?

PDM : La symbolique, oui. L’idée d’un retour au sacré. Les amoureux du parfum le savent, l’étymologie du mot parfum, « per fumum » signifie « à travers la fumée ». Grâce à l’encens, le parfum a longtemps été utilisé comme un médium de communication avec les dieux, un intercesseur avec le monde des esprits, mais aussi comme un précieux élément des rituels de purification. J’aimais l’idée de préserver cette origine tout en imaginant des parfums contemporains.

Sancti a signé le début d’une première trilogie.

PDM : Il m’a semblé que cette recherche sur le thème des « eaux-delà » pouvait être poursuivie. Fortis est ainsi devenu l’eau forte, plus sombre et boisée, soutenue par des notes épicées et animales, et Tumultu l’eau trouble, charnelle et suave. Cette trilogie est née à un moment particulier de ma vie : je questionnais mon métier de designer et mon appartement venait de brûler accidentellement… Cette recherche sur le parfum m’a conduit à penser autrement le rapport à la matière première, et à questionner la notion d’immatérialité.

Triptyque

Vous ne vous êtes pourtant pas arrêté à cette première trilogie. Etait-ce par défi ou parce que vous aviez le sentiment d’avoir trouvé une nouvelle voie ?

PDM : Je me suis passionné pour la création des Eaux-delà. J’ai eu un plaisir immense à travailler avec des nez talentueux, d’abord. J’ai aussi eu le sentiment que le parfum m’offrait quelque chose d’inédit, comme si en travaillant sur sa symbolique, il devenait bien plus qu’un simple accessoire de beauté. Les odeurs nous parlent intimement, nous permettent l’évasion, débrident l’imaginaire, nous invitent au voyage, à l’élévation… Je voulais continuer d’explorer ces aspects fascinants du parfum.

Depuis Sancti, votre première création, et L’Île Pourpre, le dernier venu des Liquides Imaginaires, quel chemin avez-vous parcouru ?

PDM : Contrairement à d’autres parfumeurs, je ne suis pas guidé par la nostalgie. Cela tient sans doute à ma nature, mais je ne cherche pas de madeleine de Proust dans le parfum. La deuxième trilogie, Les Eaux Sanguines, est d’ailleurs placée sous le sceau du romantisme noir et puise son inspiration dans la symbolique des vins et de la passion. Dom rosa a l’effervescence d’un champagne, Bloody wood est un duel de notes métalliques sur un cœur fruité, et Bello Rabello un hommage au vin de Porto. Puis, il y a eu les Eaux Arborantes, guidées par une interprétation chamanique de la figure de l’arbre. Ces parfums-là évoquent tour à tour l’humus et les racines, l’écorce et la sève, le fruit et la canopée. Ils sont pour moi de véritables parfums-matières, des « jus » au sens propre. En développant ces trilogies, j’ai aussi affirmé mon désir de créer des parfums atypiques. Ce n’est pas forcément la quête de la beauté qui me guide, mais plutôt celle de la justesse et de la différence. Les Liquides Imaginaires proposent quelque chose de nouveau. Ce sont des parfums qu’il faut parfois savoir apprivoiser…

Parlez-nous de la relation que vous entretenez avec les parfumeurs qui travaillent avec vous.

PDM : Je travaille principalement avec le laboratoire Givaudan, mais j’ai également créé une trilogie (Les Humeurs) avec le laboratoire Flair. C’est toujours une relation très plaisante et enrichissante. Chacun apporte un savoir-faire, et nous cheminons ensemble vers un même objectif. Nous trouvons un langage commun, qui est celui de l’intention, de la matière. Mon approche première est bien sûr narrative, et je ne pose pas de contrainte de coût de fabrication. En tant que designer, lorsque que je dessine un objet (qu’il soit en métal, en verre ou en bois), j’en confie ensuite la réalisation à un ferronnier, à un verrier ou à un ébéniste. Le principe reste le même en parfumerie, mais les matériaux cèdent la place aux matières : au styrax, au castoréum, à l’encens, que j’aime particulièrement.

Bello-Rabello

© Roberto Greco

Bloody-Wood

© Roberto Greco

Comment définiriez-vous le parfum de niche ou le parfum de créateur ?

PDM : Disons que cela désigne une famille de parfums, mais il serait plus juste de parler de parfums d’exception, de parfums rares, ou même de parfums d’auteurs. Derrière ces marques-là, il y a généralement un créateur, qui peut être parfumeur lui-même (c’est le cas de Marc-Antoine Corticchiato pour Parfums d’Empire), ou bien concepteur passionné. Dans tous les cas, la marque reflète souvent un univers intime, singulier. Je crois que l’on reconnaît une marque de créateur à sa singularité, au choix des matières premières, à sa liberté de création, et à l’univers olfactif qu’elle propose.

Y a-t-il une autre maison dont le travail vous touche particulièrement ou qui vous semble proposer des créations très contemporaines, voire avant-gardistes ?

PDM : J’ai découvert à Milan la marque Orto Parisi, qui m’a touché par son audace. Il se dégage de cet univers un véritable engagement artistique, une démarche radicale. En sentant ces créations, j’ai pensé que c’était cela, que j’aimais dans la parfumerie dite d’exception : la possibilité de créer un parfum qui soit le reflet assumé d’une inspiration, et non d’une campagne de publicité ou d’une égérie. Les Liquides Imaginaires s’inscrivent aussi dans cette volonté-là.

Votre histoire avec LECLAIREUR est née bien avant les Liquides Imaginaires…

PDM : C’est une histoire d’amitié. J’ai toujours vécu dans le quartier du Marais et j’étais client de LECLAIREUR, il y a une vingtaine d’années. J’ai rencontré Armand Hadida à l’occasion de mes visites, et une relation de confiance s’est instaurée. À plusieurs reprises, j’ai été invité à exposer dans différentes boutiques de la maison. J’aime l’engagement d’Armand, son univers. Lui non plus n’est pas homme à faire des concessions ; il est resté fidèle à sa vision, à son identité. Les Liquides Imaginaires ont trouvé leur place chez lui naturellement, et je trouve qu’ils s’inscrivent très bien dans cet univers. Aujourd’hui, cette aventure commune se poursuit avec l’émergence du Tranoï Parfums, un salon dédié à la parfumerie d’exception, pour lequel j’ai été invité à concevoir une installation artistique.

Quel parfum portez-vous aujourd’hui, Philippe Di Méo ?

PDM: J’ai désormais l’embarras du choix, et je peux me permettre d’en changer tous les jours ! J’aime aussi porter des parfums inédits. Aujourd’hui, c’est un cuir végétal que j’ai conçu avec Givaudan à l’occasion du Tranoï. J’avais alors créé cinq parfums iconiques inspirés de matières utilisées en haute-couture : le lin ancestral, le cashmere blanc, la soie sauvage, le néoprène et le cuir végétal. J’ai eu un coup de cœur pour ce dernier, qui n’est pas censé être commercialisé.

Qu’est-ce que le luxe pour vous, aujourd’hui ?

PDM: Une idée de la liberté. Ne pas avoir de compte à rendre, ne pas avoir de comptes à faire ! Créer, librement.

Les Liquides Imaginaires sont en ébullition. Après avoir révélé deux nouvelles créations audacieuses, dont l’indomptable « Peau de Bête » et le visionnaire « Ile Pourpre », annonçant ainsi la création de deux nouvelles trilogies consacrées à l’animalité et à l’imaginaire, le designer et concepteur Philippe Di Méo dévoile ce mois-ci une vidéo et une série de clichés mystérieux, saisis par le photographe de l’Opéra de Paris, Julien Benhamou, dans un manoir abandonné du Marais, l’Hôtel de Rohan. Au fil des mots de Charles Baudelaire et de son poème « Élévation », les corps de trois danseurs (Valentin Regnault, Calista Ruat et Utku Bal) se croisent, s’enlacent, s’éprouvent et s’élèvent au rythme d’une transe guidée par le violoncelliste Sébastien Grandgambe. Une façon d’incarner l’idée du parfum, immatériel, évanescent et insaisissable, pensé par Philippe Di Méo comme une invitation au voyage, par delà les frontières, vers des contrées mystérieuses et des rêveries solitaires. Les Liquides Imaginaires nous ouvrent les portes de l’imaginaire et nous convient à l’expérience de l’élévation…

Les Liquides Imaginaires sont disponibles à LECLAIREUR Sévigné, Boissy d’Anglas, Paris.