Yang Li : Un Punk Romantique et Interculturel

De Pékin à Perth, et même jusqu’à Londres où il vit aujourd’hui, Yang Li est un rebel avec une cause : créer des silhouettes sublimes à travers un mélange parfait d’imperfection punk et d’élégance. Et ça fonctionne !
Après avoir quitté la Central St. Marten’s et un stage prolifique chez Raf Simons, Yang Li se lance dans l’arène, et fut très rapidement reconnu comme l’une des visions les plus parlantes de sa génération. Deux ans après sa prise de quartiers chez LECLAIREUR, nous rencontrons Yang Li pour parler de sa dernière collection, qui pourrait bien être la plus important à date, et de ce qu’il a fait évoluer depuis la dernière. Un peu plus bas, la conversation dans son entièreté.

YANG LI Ready to wear spring summer 2016 PARIS september 2015_

Printemps/Été 16

Il y a une évolution récente notable dans votre travail. Comment l’expliquez-vous ?

Yang Li: Effectivement, notre prochaine saison est sans doute notre plus audacieuse. Après quelques années, j’ai compris que le plus important dans notre métier, c’est de définir un point de vue et de s’y tenir, plutôt que d’essayer les compromis ou d’atteindre le plus grand nombre. Et de défendre ce point de vue, de le développer, de le pousser le plus loin possible.

La collection semble plus luxueuse encore, plus riche. Est-ce une question de tissus ? D’attention portée aux détails ?

YL: Le choix des tissus est en constante évolution. L’expérience y est aussi pour beaucoup. Mais nous avons surtout commencé à travailler avec de nouveaux fournisseurs, en cherchant les meilleurs dans chaque filière : KTC, par exemple, notre fournisseur de tissus techniques, appartient à l’élite dans son domaine, et nous avons sélectionné un groupe italien qui s’occupe, grâce à son réseau, de l’intégralité de notre production et de notre échantillonnage. Le travail s’en trouve simplifié, ce qui nous permet d’y apporter un soin encore plus particulier, de nous concentrer sur la qualité, tout en nous développant, au lieu de passer notre temps à courir.

Vos pièces évoquent à la fois le très féminin et le presque androgyne. Y voyez-vous là un reflet des changements liés à notre époque ? 

YL: C’est parce que mes vêtements s’adressent à une femme qui se fiche éperdument de savoir si elle porte une robe, une veste ou un manteau, si c’est de l’homme ou de la femme. C’est surtout une question d’attitude. Et c’est tout à fait ce que nous avons essayer de développer, cette année. Je pense que la notion d’unisexe s’immisce peu à peu à travers le monde, mais que le vrai plaisir vient de pouvoir s’approprier le vestiaire homme pour la femme, et inversement. Je pense que, présenter une pièce comme “unisexe”, c’est lui enlever de son pouvoir, alors qu’il y a quelque chose de profondément satisfaisant à emprunter le manteau de son homme. C’est même le coeur de la mode : pouvoir s’approprier des pièces iconiques et les sortir de leur contexte, quoi de plus normal ? C’est ce que l’individu désire. La mode est un véritable miroir.

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Automne/Hiver 16

De quelles influences marquez-vous vos silhouettes ? 

YL: Cette saison m’a demandé plus de courage que les autres, elle dévoile plus de témérité. Toujours cette histoire de parti-pris. La séquence d’ouverture du défilé offrait des proportions extrêmes : des jupes très courtes, ce qui est très nouveau chez Yang Li, et des manteaux presque durs, protecteurs. Assurément une nouvelle silhouette, des volumes extrêmes en haut, très petits en bas. Mais nous avons aussi joué l’opposé sur d’autres pièces. Cette saison a aussi été l’occasion de recherches sur les silhouettes, plus incessantes que jamais. Le fait de travailler sur une collection Hiver nous a également permis d’utiliser de magnifiques tissus et ainsi de… décrire nos silhouettes. La collection a été construite en deux parties, ce qui est plus ou moins le concept de la saison. Comme tous les créateurs, nous remettons nos idées aux manufactures. Un mois plus tard, elles nous envoient les pièces. Tandis que cette saison, nous avons laissé 30% de notre travail inachevé. C’est-à-dire que nous avons imaginé la collection et l’avons envoyée en fabrication sans vraiment l’avoir finie, en sachant pertinemment, surtout de mon côté, qu’il y aurait une dernière intervention de notre part à quelque jours, voire le jour-même du défilé. En considérant le défilé comme une sorte de dernier essayage, nous avons créé un espace disponible, ouvert à l’effervescence du moment, à la spontanéité, et qui a donné naissance à beaucoup des pièces présentées. Par exemple, les vestes semblent mélanger plusieurs vestes, comme l’assemblage de différents fragments. Nous l’avions prévu, mais cela s’est cristallisé au dernier moment. Et, alors que travailler de cette façon nous vient vraiment naturellement, c’est finalement la première fois que nous prévoyons de ne pas prévoir. Cette approche s’est révélée aussi fantastique qu’éprouvante. Elle nous a permis d’innover sur les silhouettes, dans les techniques, et en termes de mélange des tissus, jusqu’au dernier moment et, à la fin, de déstructurer, de détruire certains vêtements, la destruction devenant une sorte de passage final.

Un large champ d’action, donc !

YL: Absolument. Nous nous autorisons de très belles erreurs, et nous les célébrons. Certaines découpes dans les vestes viennent d’une démarche proche du kintsugi, une technique japonaise en céramique, qui célèbre les fissures en y versant de l’or pur au lieu de chercher à les dissimuler. Le kintsugi fait partie intégrante de nos influences.

Comment le luxe rencontre-t-il le vêtement quotidien ?

YL: Le luxe demande du temps et de la précision — c’est le fondement de la créativité. J’ai demandé à des artisans d’assembler ce manteau très particulier, réversible, fini à la main. Ils ne savaient pas qu’à quelques minutes du défilé, quel serait notre dernier geste. Je pense aux artistes qui détruisent leur œuvre, cherchant une émotion plus organique. Les vêtements ne sont pas faits pour être exposés derrière une vitre, ils doivent être portés, jetés sur le sol, sans pour autant perdre leur statut  de véritables objets de luxe. Nous avons créé quelque chose de riche en substance, luxueux, mais avec un esprit fondamentalement punk.

Qui porte vos créations ?

YL: Tout est dans l’attitude — ça n’a rien à voir avec le physique. Nous essayons une allure plutôt qu’une apparence. C’est certainement une fille insouciante… Elle a une coupe de cheveux à 600$, mais pas le temps de s’en occuper. On la voit à 4h du matin, arpenter les rues, sans savoir si elle sort de quelque part, ou si elle se rend ailleurs. Avec une attitude un peu perverse, oui, mais une perversité confiante.

Qui est Yang Li ? 

YL: Une personne de 28 ans aux obsessions multiples.

“Meeting with Yang Li” est la première d’une série d’interview. Bientôt sur vos écrans : Greg Lauren.

Les créations de Yang Li sont disponibles à LECLAIREUR Hérold.

Direction Créative : La Frenchy (Mary-Noelle Dana & Michael Hadida) pour LECLAIREUR
Images : George Dragan
Montage : Charlie Rojo
Musique : For All Intents and Purposes by Falling For Frankie (SuperPitch)
Archives personnelles : Yang Li