Uma Wang : l’émotion au coeur de tout

Quand Uma Wang et Michael Hadida se lancent dans une conversation à batons rompus, c’est pour en explorer les profondeurs, et passer de la mode bouillonnante à l’emotion pure. Uma Wang évoque son travail, ses racines, sa connection au passé comme son approche du futur, et échafaude à voix haute les prémisses d’une révolution.

 

L : Que représente Shigoto Project pour vous, au delà de votre relation avec LECLAIREUR ? Quelle place donnez-vous à votre veste dans votre démarche ?

UW : Il y a d’abord eu le plaisir d’être sélectionnée aux côtés de designers que je respecte tant, comme Ziggy Chen, Greg Lauren, ou encore MA+. J’ai aimé faire partie de ce projet, d’autant plus que j’apprécie beaucoup toutes ces marques. J’ai aimé qu’ensemble nous puissions créer quelque chose de spécial. C’est aussi une vitrine idéale pour présenter mon travail et mes créations. Aujourd’hui, les professionnels de notre milieu ont tendance à aller toujours plus vite, au lieu de penser vraiment les choses. Tout est produit de manière industrielle, la mode en devient une sorte de machine. Pourtant, les gens ont besoin d’être en contact avec des choses qui les touchent, qui touchent leur âme.
Je crois qu’il est essentiel de prendre son temps pour trouver les bases idéales, comme les matériaux que j’utilise.
La tendance ne fait pas partie de mes préoccupations, je commence par travailler le tissu lui-même, afin de trouver quelque chose dont les gens n’auront pas envie de se séparer facilement.

L : Vous réutilisez des tissus…

UW : En effet. J’emploie aussi des savoir-faires chinois et italiens. Nos créations n’évoquent pas un pays spécifique, elles résonnent avec des être humains, avec le monde entier. Nos vêtements soulèvent souvent des questions, par leur inspiration presque chinoise et pourtant tellement européenne. C’est une collection qui fait voyager constamment.

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L : Ce sont des influences qui se croisent, comme vous le dites, elles appartiennent au monde, comme l’héritage d’une créativité universelle. Comment l’Histoire et le futur s’inscrivent-ils dans votre processus créatif ?

UW: L’idée trouve, selon moi, ses racines dans l’histoire. On m’a souvent demandé, quand je tournais mes inspirations vers l’Europe, pourquoi je ne me concentrais pas sur mon propre pays, qui possède à lui seul la plus riche culture de cette planète. Pendant longtemps, je n’ai pas du tout pensé à la Chine comme une source d’inspiration, mais j’ai progressivement commencé à y remarquer des choses sublimes : la façon dont les vêtements sont cousus, les harmonies de couleur, le respect du tissu, toutes ces attentions traditionnelles apportées à la création. Cela m’a attristée de réaliser que j’avais pu passer à côté de tout ça pendant tant d’années. Il était temps pour moi de revenir à ma propre culture, et de conjuguer une nouvelle langue au futur. C’est de cela que mes vêtements parlent. Le passé n’est qu’un point de départ, on ne peut pas y rester indéfiniment, il faut alors l’infuser de tout ce que les nouvelles générations peuvent apporter, et utiliser le vêtement et la parole pour aiguiller le monde vers l’avenir de la mode. Je pense que dans les temps à venir je vais retourner vers ce passé… pas pour remonter le temps, mais pour respecter cet héritage.

L : Respecter votre héritage, le passé, c’est pour explorer une approche plus claire, plus saine du futur ?

UW : Ce phénomène de fast-fashion, cette nouvelle réalité contrainte par la vitesse ne m’affectent pas. Pour imaginer mes collections, j’ai besoin de savoir qui porte Uma Wang. Aujourd’hui, les choses ont changé. Autrefois, quand vous aviez besoin de nouveaux vêtements, vous vous rendiez chez un tailleur, personne dont c’était le métier de comprendre qui vous étiez et ce qui vous allait, capable de créer des pièces uniques et d’instaurer une relation de confiance particulière. C’est ce genre de relations dont je rêve… celles qui permettent de rencontrer, parfois, des personnes différentes pour lesquelles on a envie de faire quelque chose de spécial parce qu’on sait qu’elles sauront donner une nouvelle vie à une pièce. Je pense qu’il y a trop de vêtements dans le monde aujourd’hui, trop pour être vendus à tout le monde. A-t-on vraiment besoin de tant de vêtements ? Pendant longtemps, j’ai été incapable d’en acheter un seul, pas un. J’avais à coeur de ne pas encombrer ma maison. Maintenant, je n’achète que des pièces que je trouve particulières, celles que je pourrai encore porter dans des années, et que je pourrai transmettre à ma fille, ou mon fils, peut-être… Voilà ce qui m’intéresse. Pas les vêtements dont la durée de vie se compte en mois, en saisons, avant d’être jetés. C’est la même raison qui m’incite à utiliser autant de tissus uniques. Créer des choses uniques, c’est s’assurer que les gens auront du mal à s’en débarrasser, à les mettre au rebut. Ces pièces, si spécifiques, seront toujours source de bonheur ou d’émotion.

L : L’émotion… C’est important pour vous ?

UW : C’est la raison pour laquelle je fais ce que je fais – l’émotion est essentielle à ma création.

L : En parlant d’émotion, de respect et d’inspiration : associez-vous votre création, ou votre processus, à un mouvement artistique ou à des personnes qui vous inspirent aujourd’hui ?

UW : Le premier qui me vient à l’esprit, c’est Mr Bruni (de la compagnie de textile italienne Bonotto). Nous faisons tout ensemble. Nous partons de zéro, d’une page complètement blanche, pour trouver notre direction, avant de nous élancer ensemble. C’est comme un échange, une rencontre entre l’Est et l’Ouest… Mais il y a d’autres personnes qui m’entourent. Je pense à Maurizio Altieri, par exemple, que j’ai rencontré il y a quelques années, et qui m’a charmée par son esprit. Il m’a beaucoup appris, beaucoup. C’est lui qui m’a dit que j’en faisais trop, et qui m’a conseillé de faire quelque chose d’unique pour ma collection. Je le revois encore m’encourager : “Tu viens de Chine – personne ne peut faire ce que tu fais, parce que tu as derrière toi cette culture d’une richesse inégalée, et c’est énorme, ça t’aidera, parce que cette culture tu l’as en toi, que tu ressens les choses. Il y a déjà quelque chose de très spécial qui coule dans tes veines. Fais quelque chose de réellement beau, simple, un uniforme presque, et les gens le porteront…”

L : Les uniformes justement, dans la bouche de Maurizio Altieri, c’est un sujet très fort. Avec Carpe Diem, il a créé une collection pérenne, qui ne change pas quelle que soit la saison. Pouvez-vous imaginer prendre ce genre de direction ? Réduire ce que vous proposez, afin de vous rapprocher d’une sélection intrinsèquement pure, proche d’une perfection à partir de laquelle vous pourriez élaborer un peu plus chaque saison ?

UW : Je suis encore en pleine réflexion. Le costume Mao pourrait être une très belle idée, surtout grâce à ses quatre poches… Je pense que ça pourrait être quelque chose de très particulier.

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L : Le costume Mao pourrait être votre nouveau Shigoto ?!

UW : Oui, tout à fait ! Les gens confèrent souvent au Mao une qualité masculine, mais je pense que nous pourrions imaginer une version unisexe du Mao, que nous développerions au fil des années, en changeant les tissus peut-être ? Ce serait un projet incroyable. Ça n’arrivera pas tout de suite, j’ai déjà tellement de choses à dire à chaque saison.

L : Puisque que nous parlons de saisons… Fashion Week, printemps, été, homme, femme : certains créateurs commencent à questionner le principe des saisons, et ça se voit jusque dans la rue. On constate aujourd’hui un changement majeur, beaucoup pensent qu’aujourd’hui, le principe de saisons pour l’homme ou la femme à différentes époques de l’année est une notion très passéiste. Qu’en pensez-vous, le monde tend-il à penser de manière plus unisexe et hors saison ?

UW : Je me pose souvent ces questions. Des créateurs qui arrêteraient d’étiqueter leurs collections “automne/hiver”, “homme”, “femme” ? Oui, ce serait merveilleux. Et je pense effectivement que c’est la nouvelle façon de créer. Mais cela voudrait dire que nous ferions ce changement de manière collégiale, nous aurions besoin de pouvoir de frappe, d’une révolution. Puisque tout le monde est pour, pourquoi pas ? Nous pourrions commencer à voyager en Chine, à Paris, à Los Angeles, traverser le monde avec des petites collections, comme lors d’un voyage en voiture durant lequel on s’arrête, ici et là…

L : Une mode nouvelle, plus nomade, qui irait mieux aux gens, qui rapprocherait les gens autour d’une mode sans genre, ni saison.

UW : C’est ce que je recherche oui, mais il nous faut quelqu’un pour mener le mouvement…

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L : Ce leader, ça pourrait être vous ?

UW : Ça pourrait être vous, pas moi !

L : Ça pourrait être un collectif…

UW : C’est une histoire de d’individus réunis, oui. Comme les gens dans cette boutique, ou dans d’autres. L’important, c’est surtout de savoir quel message on veut transmettre au monde de la mode.

Images d’archives: Uma Wang