Greg Lauren : De l’Âme et du Fond

Artiste. Philosophe. Descendant direct d’une des plus anciennes lignées du style. Un rapide séjour parisien a permis au créateur californien d’éclairer certains aspects de son parcours, de partager avec nous ses passions et d’offrir un point de vue tout à fait personnel sur son processus de création.

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De la peinture, puisque vous étiez artiste, vous êtes passé au vêtement, comment s’est fait la transition ?

J’aime à croire que ça a été une évolution tout à fait naturelle.

Il faut remonter à mon enfance, qui a été à la fois unique et merveilleuse. Mon père Jerry Lauren est le frère aîné de Ralph Lauren, il dirige le département Homme de la marque depuis 43 ans.

Dès mon plus jeune âge, j’ai baigné dans la mode, les vêtements, le style et l’image, ce qui m’a donné une approche du monde tout à fait différente. A l’âge de 5 ou 6 ans, je savais ce qu’était le vintage, j’étais conscient du pouvoir des vêtements que l’on porte et comment ils influent sur notre personnalité. J’ai été éduqué, pour ainsi dire, avec le vêtement comme grille de lecture. Ma compréhension de nombreux personnages historiques, par exemple, s’est faite à travers leurs tenues vestimentaires.

Cette histoire, je la raconte souvent, mais elle est parlante : j’ai tout appris de Ernest Hemingway à travers ses fabuleuses chemises, ses pantalons déchirés, ses sublimes ceintures en cuir qu’il mettait pour aller pêcher… J’ai vu des photos de lui dans son pull marin, tricoté à la main. Je ne savais absolument pas qu’il était écrivain, j’étais juste fasciné par ce look hallucinant, qui transpirait la rudesse et l’aventure. Ce n’est que plus tard, à l’école, que j’ai su qui il était, que j’ai découvert l’un des plus grands auteurs de tous les temps… C’est là que j’ai réalisé ce que ses tenues voulaient exprimer, et ça a vraiment marqué mon enfance.

J’ai aussi commencé très jeune à voir de vieux films en famille, des classiques, avec mes oncles et mes cousins. Cary Grant et Fred Astaire étaient nos héros, autant que Batman, Superman et tous les autres personnages de comics. Tous m’ont beaucoup influencé. A l’époque où j’étais artiste visuel, j’explorais des thèmes tels que l’identité et l’image. J’étais attiré par la douleur tapie sous la beauté, par la face cachée de cette culture du héros.

En tant qu’artiste, en tant que peintre, j’ai ressenti le besoin, à un moment donné, de créer une oeuvre qui dirige le microscope sur moi. Pour creuser et découvrir mon essence profonde. J’ai appris à coudre, en tant que peintre, parce que j’avais prévu de faire une exposition des 50 vêtements les plus iconiques de ma garde-robe d’enfant, d’adolescent et de jeune adulte. J’avais décidé de les fabriquer intégralement en papier, ce même papier japonais que j’utilisais déjà dans ma peinture. ce projet a été un tournant.

J’ai fait remonter toute mon enfance à la surface, toutes mes références. J’ai creusé cette idée qu’une image, aussi puissante soit-elle, n’est qu’un morceau de papier, tout en apportant le plus grand soin à mes créations. J’ai tout fabriqué à la main. A ma manière, j’examinais et je remettais en question la transmission de l’identité par le vêtement. A près avoir appris à faire un revers, à tailler des manches, j’ai fabriqué un costume trois-pièces en papier qui aurait été parfait sur Cary Grant – s’il avait été fabriqué avec autre chose que du papier ! Je l’ai vécu comme une expérience cathartique. Et très vite, j’ai ressenti le besoin de créer un vrai costume, fait de tissu, pas de papier fragile.

La première veste que j’ai fabriquée est née d’un morceau de toile maculé de peinture sur lequel je me tenais, debout dans mon studio. J’ai attrapé ce vieux bout de tissu, je l’ai découpé un peu instinctivement. C’était complétement raté. J’ai dû entièrement refaire les manches. J’ai adoré le résultat. Je portais cette veste, si parfaitement imparfaite, fièrement, comme si elle avait été faite sur mesure à Saville Row. Et les réactions étaient merveilleuses. J’ai compris qu’en tant qu’artiste, le vêtement était bien le medium à travers lequel j’allais pouvoir vraiment m’exprimer, concentrer toutes mes idées, toucher les gens immédiatement avec quelque chose qu’ils puissent porter, toucher, qui puisse même les émouvoir.

Depuis, cette même philosophie anime chacune de mes collections.

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Parlez-nous de votre atelier ?

C’est le chaos absolu, le prolongement de mon premier atelier d’artiste. Je l’adore. C’est là que je me sens le plus chez moi. D’un point de vue fonctionnel, je le sais au fond, il faudrait déménager, pour un endroit plus grand. Mais le studio dégage une telle énergie. Elle est presque palpable. Mais oui, c’est le chaos. Même retrouver un stylo, enseveli sous les piles de tissus vintages, est un défi. C’est très désordonné, mais on travaille dans la bonne humeur. Tous nos vêtements sont coupés et assemblés dans cet atelier, nous ne fabriquons rien industriellement.

Vous ne fabriquez rien en usine ?

Quand la collection a pris de l’ampleur, nous avons fait des tentatives… Nos vêtements n’ont pas tous forcément besoin d’être traités comme des pièces uniques. Une fois réglés les détails importants, certaines chemises et certaines mailles partent dans des ateliers locaux, toujours très proches de chez nous. Il s’agit de dix pour cent d’une collection, peut-être.

Les vêtements et accessoires militaires sont devenus l’essence de votre travail. Comment Greg Lauren, neveu de Ralph Lauren, a t-il commencé cette quête de la toile usée parfaite?

Cette obsession est, encore une fois, directement liée à mon enfance. Dans les références de mon père et de mon oncle, on trouvait des héros d’une autre génération et tout un folklore lié aux uniformes, celui qu’on retrouve dans les grands films de guerre hollywoodiens. J’ai découvert tout cela vers 5 ou 6 ans, et à travers le vintage. Très vite, j’ai visité tous les surplus de New York. Et j’ai appris. Ils m’ont formé, pour ainsi dire, à dénicher les plus belles patines et les détails essentiels sur une chemise militaire, sur une chemise de scout ou un blouson d’aviateur en cuir que John Wayne aurait pu porter. On m’a transmis cette idée qu’il était possible de devenir un de ces héros en portant ce qu’ils portaient. Que si on se donnait la peine de trouver la bonne pièce, leur histoire, d’une certaine manière, leur courage et leur souffrance nous appartenaient.

C’est quelque chose de profondément ancré chez moi, comme en chacun de nous. Ça n’est pas seulement une question de goût, pour la beauté, pour les uniformes, qui est spécifique à la mode. Pour moi, le rapport est émotionnel, il est lié à la question de l’image elle-même.

Je cherche la réponse à une question universelle qui est au fond de moi depuis l’enfance.

Pourquoi voulons-nous tous ressembler à des soldats, alors que nous n’avons aucun désir d’en devenir un ? Cette question m’a obsédé. J’avais besoin de savoir. Alors plutôt que de m’offrir une nouvelle veste vintage, j’ai décidé d’acheter l’accessoire le moins glamour d’un soldat : son sac. L’élément de première nécéssité. Le soldat y met tout ce qui lui est utile et le transporte de caserne en caserne. Plutôt qu’une superbe veste décorée de médailles et de galons, j’ai choisi quelque chose de basique et de fonctionnel, mais qui raconte de petites histoires. Les soldats écrivaient leurs noms sur ces sacs, au pochoir, ils dessinaient dessus, laissaient des messages. J’ai donc choisi ce sac pour le transformer en un magnifique costume trois pièces qui représente à mes yeux un genre de soldat un peu différent, le soldat de la mode. Le costume avait quelque chose de magique : une âme, une histoire. Il était habité de tout de ce que que ce soldat avait pu endurer au cours vie. J’en avais fait un objet que les hommes porteraient tous les jours et ça a provoqué… quelque chose.

Depuis, je reverse régulièrement une partie de mes recettes à des oeuvres de charité, parce que mes collections n’existent pas pour tirer profit de ces soldats. Je collabore souvent avec l’association Operation Men, dont je me sens étonnamment très proche : cette organisation aide des soldats très gravement blessés, des hommes qui ont dû, d’une certaine manière, être reconstruits, dans tous les sens du terme.

Vous chargez vos vêtements d’histoires et de personnages afin que ceux qui vont les porter puissent se les approprier…

On sait qu’il se passe quelque chose quand on regarde une veste militaire. J’aime ce qui se passe quand on transforme cette veste, qu’elle devient autre chose de beau et d’élégant mais d’une toute autre manière.
J’espère que mes vêtements font ressortir l’individualité de chaque personne qui les porte plutôt que l’inverse. Oui, il y a une esthétique : rude, artistique, anguleuse, propre à cette forme d’élégance destroy. Je souhaite qu’elle révèle la vraie personnalité d’un individu, cette partie de lui qui voudrait… comme quand Clark Kent déchire son costume…

Peut-être que Superman est sous le costume. Ou quelqu’un d’autre. Ce que je veux, c’est que le vêtement aide chacun à libérer ce qu’il a d’unique. Ce que je crois, c’est que le vêtement ne doit pas être une armure, utilisée pour cacher la vérité. Pourquoi ne pourrions-nous pas littéralement porter qui nous sommes vraiment ? Pourquoi ne pas porter notre vulnérabilité ? J’écris et je dessine sur une veste parce qu’une partie de moi se demande pourquoi une vêtement devrait représenter une image qui ne reflète pas qui nous sommes.

Voilà l’idée.

Direction Créative : La Frenchy (Mary-Noelle Dana & Michael Hadida) pour LECLAIREUR
Images : George Dragan
Montage : Aurélie Cauchy
Musique : For All Intents and Purposes by Falling For Frankie (SuperPitch)
Archives personnelles : Greg Lauren