STUDIOKHACHATRYAN – Further From Design

Studiokhachatryan appréhende le design comme un art.
Baptisée « Further from function », cette collection de meubles au style abstrait et aux lignes anguleuses fait appel à notre perception de l’objet et de l’espace.

Depuis 2010, Studiokhachatryan crée des installations, imagine des intérieurs et des éléments architecturaux pour les espaces publics, et réalise des objets dont les formes varient selon l’angle sous lequel on les observe.

Par son approche expérimentale, son fondateur Noro Khachatryan s’affranchit du simple aspect fonctionnel et transcende la nature-même du mobilier. Le designer arménien marie les textures, les matières naturelles, le bois, la pierre, le métal, combine l’ancien et le moderne, afin de créer des objets pleins de poésie, inscrivant le design dans une expérience plus large.

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Quel est votre parcours et qu’est-ce qui vous a conduit au design ?

Je suis arrivé en Belgique à 17 ans pour étudier l’architecture. Ne pouvant pas commencer tout de suite, j’ai travaillé chez un artisan menuisier qui fabriquait également des meubles. Ce ne devait être qu’un travail temporaire, et j’y suis finalement resté pendant deux ans, comme compagnon. Pendant que j’apprenais la langue, j’ai commencé à envisager d’étudier le design plutôt que l’architecture : j’aimais fabriquer des objets. Je suis donc rentrée en Design à l’Ecole Saint-Luc de Bruxelles, j’y ai obtenu mon diplôme, et j’y suis resté pour étudier l’architecture et réaliser mon rêve initial. Pendant cette période, j’étais par ailleurs designer freelance, ce qui s’est avéré compliqué, voire impossible. Je n’ai jamais bouclé mon Master en architecture.

Votre approche est très graphique et minimaliste. A quel moment savez-vous que vous êtes arrivé au bout d’un projet ?

Ça dépend du projet. Quand il s’agit de missions, tout est décidé en amont, ce qui reste à produire, c’est le travail de design lui-même, le développement du projet pour lequel on a été choisi. Parfois, il faut composer avec différents besoins, mais comme on est en dialogue constant avec le client, on sait quand s’arrêter. Lorsqu’un architecte me demande de créer des installations pour de nouvelles résidences, ou lorsque je crée des éditions limitées pour l’industrie, je sais ce qu’on attend de moi.
C’est plus compliqué lorsqu’il s’agit d’un projet personnel. On commence quelque part sans savoir comment le développer, et on ne sait pas forcément où s’arrêter. Ce qui compte, c’est de justement prendre son temps, sans but précis. J’ai imaginé une collection de sept tables, par exemple, qui m’ont demandé deux ans de développement et de création. Si ça avait été une commission, cette liberté aurait été impossible à obtenir. Le minimalisme, parfois, devient ce qu’il y a de plus difficile à appréhender.

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Vos créations exigent-elles des techniques particulières ?

Je ne fais pas de différence : qu’est-ce qui est particulier, qu’est-ce qui ne l’est pas ? Pour moi, il s’agit avant tout de trouver la meilleure façon d’atteindre ses objectifs quelles que soient les techniques. Quand j’ai commencé « Further From Function » , par exemple, je ne savais pas avec quels matériaux j’allais travailler. J’en ai changé constamment, jusqu’au tout dernier moment.
Je n’utilise pas les matériaux en fonction d’un quelconque caractère novateur. J’aime avoir une vision sur le long terme, c’est la raison pour laquelle je reviens toujours aux matériaux naturels. Je choisis les techniques en fonction des matériaux que j’utilise. Et parfois, la qualité du geste est plus importante que la technique en elle-même.

Comment décririez-vous votre processus créatif ?

C’est un mélange de processus créatif narratif et conceptuel. Les changements créatifs et les expérimentations sont liés les uns aux autres. J’ai également une approche très analytique de mon travail, comme un architecte, donc tout ce que je découvre au jour le jour est le résultat d’un processus naturel. J’essaie de ne pas être surpris par ce que je découvre. Je n’aime pas être surpris.

Des sources d’inspiration ?

Il y a la vie quotidienne, les voyages, les découvertes… Mais l’art, sans doute, est ce qui m’inspire par-dessus tout. Je m’intéresse à l’art contemporain comme au design moderne, et je pense qu’il se passe plus de choses dans le monde de l’art, malgré le croisement qui s’opère entre l’art et le design. J’ai la sensation qu’aujourd’hui le « beau » ne se définit pas seulement en termes d’esthétique pure, mais aussi en termes d’environnement. C’est peut-être pour ça que j’aime autant observer l’art, c’est un autre monde, même si je préfère être un bon designer qu’un mauvais artiste.

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Quel genre de réactions attendez-vous face à votre travail ?

Je veux que les gens puissent critiquer mon travail, même négativement.
Quand j’étais plus jeune, je voulais que les gens aiment mon travail ou, au moins, qu’ils le comprennent. Aujourd’hui, j’essaie d’avoir une certaine perspective : tous le monde a un avis différent, et les critiques positives ne m’intéressent plus si elles ne trouvent pas un équilibre avec des critiques négatives. La hype prévaut, maintenant, plus que la qualité du travail effectué. Le « pourquoi » et le « comment » me manquent énormément. J’espère qu’un jour il y aura plus de critiques de la part des professionnels, et non plus seulement des raisons arbitraires pour lesquelles on devrait acheter un produit plutôt qu’un autre.

Est-ce que vous pouvez identifier un moment-clé dans votre carrière, un moment où tout a basculé ?

Absolument ! Avril 2015. J’avais deux rendez-vous avec des professionnels du monde du design, auxquels j’ai présenté deux projets. Leurs seules remarques concernaient des aspects rationnels et économiques, ce qui est tout à fait normal ; un projet doit être profitable économiquement parlant. Mais, tout en aimant l’idée d’une production à grande échelle, je me suis rendu compte ce jour-là de min incapacité à satisfaire cette demande avec mon travail. Je devais faire les choses pour subvenir à mes propres besoins avant tout, même si cela signifiait ne produire que deux, ou cinq objets d’une même série. Avant, lorsque je faisais des éditions limitées, je n’y voyais que des collections « de niche » pour moi, une occasion d’expérimenter. Ces deux rendez-vous m’ont permis de comprendre que je pouvais faire autrement.

Comment votre travail est-il arrivé chez Leclaireur ?

Je rendais visite à un ami à Paris en septembre 2015 auquel j’avais présenté un aperçu de ma nouvelle collection, des pièces toutes noires, des porte-manteaux minimalistes principalement. Il a tout de suite fait le lien avec la mode, et m’a conseillé de rendre visite à Leclaireur. Je suis passé à la boutique rue Hérold, qui m’a impressionné par son mélange de mode et de design. J’ai rencontré Armand Hadida quelques mois plus tard, pour lui montrer quelques croquis de projets ; c’est lui qui ouvert la porte à de possibles collaborations futures.
J’aime travailler avec Leclaireur parce qu’ils ne cherchent pas à suivre la hype, ou à satisfaire des besoins purement mercantiles. Leclaireur voit la création comme quelque chose qui éveille l’imagination.

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Votre définition du design ?

Je n’ai pas de définition du design. Le design est partout. Cette collection, par exemple, traite d’objets fonctionnels et du mystère qui entoure leur propre typologie. On a moins voulu faire des objets commerciaux que des objets artistiques, en adéquation avec la politique de Leclaireur en regard aux aspects commerciaux et à l’expérience d’achat. On n’achète pas une simple chaise. On achète l’histoire qui l’accompagne. C’est tout un concept.

Comment va évoluer le design selon vous ?

J’ai l’impression que quelque chose d’intéressant est en train de se produire.
Je ne travaille dans le design que depuis huit ans mais, déjà, j’ai vu un grand nombre de changements se produire. Tout est considéré comme « design » aujourd’hui, mais l’histoire du Design nous pousse aujourd’hui à considérer cette discipline comme un art. Ce n’est pas que je veuille absolument comparer ces deux domaines artistiques ; ils ne poursuivent pas les mêmes buts. Ce que je veux dire par-là, c’est que nous ne voulons plus faire de simples tables ou de simples chaises, nous voulons créer à partir d’autres perspectives et changer les choses.

Une devise personnelle ?

« Fais ce que tu fais le mieux ». Je ne pense pas être capable de faire autre chose que du design.